Encrage de vie

Notes : Cette nouvelle a été écrite, il y a plus de 5 ans, pour participer à un concours sur le thème des « personnalités de l’histoire calédonienne ». Malheureusement, je ne l’ai pas rendu dans les temps. Tant pis pour mon grand-père Pierre Artigue que je n’ai pas connu.

Loin du monde, par delà l’océan Pacifique, c’est d’un air rendu serein par la routine à bord d’un navire qu’il posa le pied pour la première fois sur le sol calédonien. Officier de marine déjà âgé de plusieurs décennies, il ne tarda pas à succomber au charme de l’ile et finit par y reconstruire sa vie.

Pour être honnête, bien plus que l’attrait de cet embryon de paradis aux airs de France rustique, son installation durable est due à une rencontre d’exception. Qu’avait il donc en tête lorsqu’il rencontra ce petit bout de femme en train de lire sous un flamboyant, personne ne le saura jamais. Quoi qu’il en soit, cette fille de bonne famille calédonienne, qui aurait déjà dû être mariée depuis longtemps au vu des normes morales de l’époque, sut attirer son attention. S’en suivit une cour protocolaire qui eut raison de la belle rêveuse aux formes girondes et surtout de la méfiance du patriarche familial. Il faut dire qu’il en imposait ce prétendant dans son prestigieux uniforme militaire, synonyme de sérieux et d’un patriotisme affirmé. Quand on y pense, il est facile d’imaginer quelle agitation la venue d’un tel candidat pouvait susciter dans la très restreinte bonne société nouméenne. L’homme n’était évidemment pas exempt de défaut, c’était par exemple un gros fumeur de pipe et l’avenir nous rappellera l’importance de ce détail… Cependant il en existait un plus important que les autres : infranchissable disaient certains individus étroits d’esprit : Il était divorcé ! En effet, si le mot parait banal aujourd’hui, l’affaire fit scandale. D’ailleurs, je crois que sa courageuse future femme, qui était une fervente catholique, garda longtemps le regret de son exil forcé de cette église qu’elle chérissait tant. Peu importe, la passion les mena jusqu’à l’autel, laïque celui-ci, et ce fut le début d’une longue et souvent heureuse histoire.

Comme un homme ne saurait se résumer à sa vie sentimentale, son aventure fut ponctuée de nombreux épisodes marquants de nature bien différente. Ainsi, on ne saurait dresser un portrait juste du personnage sans évoquer le rôle important qu’il occupa pendant la triste période de la guerre. En effet, il fut l’un des premiers avec quelques autres, à mobiliser les calédoniens en vue d’un ralliement à la France libre du général De Gaule. Il a même été condamné à mort par contumace par le gouvernement de Vichy. L’histoire retiendra que la Calédonie a rejoint la Résistance plutôt rapidement. Mais de si loin, à quoi pouvait-elle servir ?

Il y eut évidemment l’envoi de quelques volontaires, cependant c’est un autre événement qui marqua durablement les mémoires et le paysage calédonien dans son ensemble : « la présence de l’armée américaine ». Ici comme souvent, la grande histoire en cache une autre plus modeste. Bien avant que les « alliés » GI’s ne foulent la terre rouge du caillou pour s’en servir de base arrière avec les changements que tout le monde connaît (Coca-Cola, aéroport de Tontouta, docks en demi-lune, etc.), il y eut une rencontre discrète au large du lagon… Ainsi, les modestes autorités militaires locales, dont il était membre actif, firent le pari d’aller à la rencontre de la flotte militaire pour négocier en secret la garantie que la présence américaine resterait transitoire. Évidemment, avant d’accepter sans réagir la venue d’une telle force, il fallait impérativement s’assurer qu’elle ne donnerait pas lieu à une future annexion. L’anecdote devrait faire réfléchir nos contemporains… Dès lors, son épopée résistante ne s’arrêta pas là puisqu’elle le poussa vers d’autres rivages d’où il revint décoré de nombreuses médailles comme la Légion d’honneur et le Nicham El-La-Nouar, qui firent longtemps rêver le jeune petit fils que j’étais.

Par la suite, vinrent des temps plus calmes en tant que capitaine responsable de la sécurité portuaire de Nouvelle-Calédonie. Une fonction qu’il occupa méticuleusement jusqu’à sa retraite. Alors tous deux âgés, le couple vit grandir leur fils unique qu’ils élevèrent, je le crois, dignement. A cette époque, on peut penser que leur plus grand bonheur fut de le voir heureux avec ses amis profiter d’une immense propriété en brousse dans la région de Dogny. Qui n’aurait pas fantasmé sur une telle aire de jeu pour y construire des cabanes et faire des balades à cheval ? Malheureusement, ce coin de paradis eut des heures plus sombres. Avec les « Événements », la propriété fut soumise à la loi de « préemption », donc rachetée à moindre coût, afin d’être rétrocédée aux Kanaks. Si moi-même avec le recul, j’admets volontiers la légitimité d’une telle démarche, il m’est aussi aisé d’imaginer la tristesse qui fut la leur. Par hasard, il réentendit parler de cette propriété dans la presse, car c’est à cet endroit même que fut tué le chef indépendantiste Machoro. Un épisode qui rappelle tragiquement qu’il n’est nulle nation dont l’histoire n’ait été marquée par le sang.

Avec sa femme, il fit le choix de quitter cette terre qu’ils aimaient pour suivre leur fils engagé dans de très longues études en métropole. Victime d’un incendie, causé par sa pipe oubliée sur le sofa, il en ressortit profondément amoindri et il y mourut quelques années plus tard, non sans garder en mémoire l’île qui avait réussi à le dompter au point d’ancrer au port un marin comme lui.

Aujourd’hui encore une rue de Nouméa porte son nom et j’en suis très fier. C’est comme si on avait gravé dans la pierre mon attachement à ce pays ; une preuve immuable qu’on peut être caldoche sans avoir l’accent et les attitudes des broussards… que l’identité calédonienne est par essence plurielle et que cette histoire toute zore en fait partie intégrante.

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