« Le Co-Lecteur », micro récit n°1

Le Co-Lecteur est un microrécit que j’ai écrit de 10 h à 12 h, le 5 juin après en avoir eu l’idée sous la douche. Le problème c’est que ce genre d’idée de petite histoire venue à l’improviste, j’en ai plein, et je n’ai jamais la force de les développer. Voilà pourquoi j’opte pour ce mode de narration rapide. J’espère quand même que vous trouverez ça mignon et sympathique. Si c’est le cas, j’en ferais d’autres sur des thèmes différents.

Joaquìn est un homme enveloppé de plus de soixante-dix ans qui s’est brillamment accompli dans les affaires. Cependant malgré sa réussite, il a une peur profonde de manquer de fond et d’être bien trop superficiel. Aussi pour combler le vide, il construit une maison dans laquelle chaque mur est formé à base de milliers de livres enduits de résine solide. Il pense que le simple fait d’être entouré par ces ouvrages, même inaccessibles, suffit à enrichir son esprit et signifier sa culture aux yeux du monde. Après tout, il a lui-même choisi chaque livre et il continue d’ailleurs chaque semaine d’aller faire son choix chez le libraire.

Pourtant derrière ce rituel quotidien se cache un lourd secret honteux qui ne finit pas d’alimenter sa névrose : il ne sait pas lire. Dyslexique de naissance, il n’est jamais parvenu à déchiffrer les lettres qui semblaient pourtant porteuses de si belle histoire auprès de ses camarades. De fait, il ne lit pas ses livres et se contente de les sélectionner d’après le résumé que lui en fait son libraire. Ainsi, si certains sarcasmes lui font regretter le Marc Lévy placé dans le mur de l’entrée, il a constaté que les Balzac et Tolstoï sur les parois de la cheminée faisaient forte impression. Depuis lors, il est devenu amateur à sa manière des belles lettres.

Bien sûr, la présence d’autant d’ouvrages alimentait les réflexions des convives et inexorablement la conversation s’orientait en questionnement auprès de leur hôte sur tel ou tel livre. Mais Joaquìn doué d’une grande mémoire et d’un bagout exceptionnel avait mis au point tout un ensemble de phrases types à même de suggérer une grande profondeur de lecteur tout en empêchant les questionnements plus approfondis. Un art de l’esquive qui suffisait amplement aux mondanités versatiles du genre de soirée qu’il organisait.

Avec le temps, ces livres n’étaient plus à ces yeux de simple faire-valoir, mais plutôt des compagnons fidèles auxquels ils étaient viscéralement attachés. Seuls « êtres » a partager son secret, chacun de ses romans, essais ou recueils de poèmes était un appel à l’imaginaire et au rêve. En effet, à partir du maigre résumé du libraire, il avait extrapolé les aventures les plus variées et ainsi fantasmé chaque centimètre de sa bibliothèque murale. Au fond, cela constituait pour lui le plus précieux des trésors. Cependant un trésor si immense pour un seul homme ne servait pas à grand-chose et c’est avec joie que du jour au lendemain il savoura le moment où il put enfin le partager.

Cela arriva quand une nuit, il entendit un puissant bruit de verres brisés. Intrigué et méfiant, il se leva alors un vieux sabre à la main pour s’aviser de la situation. Quelle ne fut pas sa surprise quand il aperçut la silhouette d’un très jeune garçon à la peau sombre en train de se faufiler telle une anguille entre les carreaux cassés de sa fenêtre ! Furieux de cette intrusion, il chercha à saisir l’enfant, mais celui-ci se faufila entre ses jambes pour mieux se précipiter dans une petite pièce de dressing où il se barricada. Le pauvre homme n’eut pas le temps de reprendre son souffle que le fracas d’une porte tambourinée vint le détourner de son intrus.

Quand il ouvrit la porte, une bande d’individus armés aux mines patibulaires, vêtues des frusques caractéristiques des gangs des quartiers misérables de la ville, gesticulait bruyamment en cherchant du regard quelque chose… ou quelqu’un. L’un d’entre-eux, à l’œil plus vif que les autres, prit la parole pour demander avec rudesse s’il n’avait pas vu un sale petit voleur trainer dans le coin. Étrangement, malgré le danger, Joaquìn prit la décision immédiate de mentir avec aplomb et de nier la présence du petit chez lui. Après, les avoir orienté sur une fausse piste, il finit par les convaincre diplomatiquement de lever le pied et de partir.

Une fois la porte refermée, il prit une minute pour calmer son cœur et raisonner sa peur. Puis, il composa les premiers chiffres du numéro de téléphone du service de sécurité de son lotissement de luxe, mais s’arrêta net. Il voulait en savoir plus et s’approcha donc de la porte close du dressing. Là, en vain, il chercha à communiquer avec l’enfant terrorisé et sanglotant. Joaquìn prit alors l’initiative de lui raconter « son » histoire d’un des livres qui constituait l’une des parois internes du dressing. Inlassablement, il narra son récit avec passion jusqu’à ce que l’enfant cesse ses pleurs et finisse par s’endormir au petit jour. Joaquìn rentra alors et porta le petit assoupi jusqu’au lit d’une chambre d’ami. Malgré l’intensité dramatique de sa soirée loin d’être de tout repos, le vieil homme avait passé l’une des plus belles nuits de sa vie.

Au réveil, l’enfant, visiblement misérable et âgé de 5 ans ou 6 ans, les yeux perdus, se recroquevilla sur lui même et refusa de parler. Tout juste finit-il par montrer du doigt l’un des romans du mur collé à son lit. Joaquìn entama alors le récit d’une nouvelle aventure puis s’arrêta à un moment critique de l’histoire. Il déclara alors à l’enfant qu’il ne dirait la suite tant qu’il n’aurait pas accepté de prendre un petit déjeuner et de mettre un autre T-shirt. D’abord hésitant, le petit, un peu pataud dans ce vêtement trop grand, finit par engloutir précipitamment les délicieuses tartines et le café au lait qui lui était servi. Il eut donc la fin de l’histoire.

Après plusieurs jours de ce petit va-et-vient de conteur, le vieux et l’enfant s’amadouèrent et ils finirent par se parler. Le petit, qui se prénommait Manuel, expliqua que toute sa famille était morte devant lui, assassinée par un des petits caïds qui était au service de son père, lui-même chef intermédiaire d’un gang local. Joaquìn comprit ainsi les motivations des poursuivants qui ne voulaient surtout pas de témoin pouvant prévenir le grand chef d’une telle organisation criminelle. Après avoir en vain envisagé plusieurs solutions pour confier l’enfant à un de ses proches, il rassura Manuel en lui proposant de l’héberger aussi longtemps qu’il le désirait.

Dès lors, il y eut bien d’autres histoires racontées, car le vieillard qui n’avait jamais eu d’enfant, trop accaparé par ses affaires qu’il était, décida finalement d’adopter officiellement Manuel. L’enfant eut ainsi droit à une vie confortable et à la meilleure des éducations. Si Manuel présentait peu d’intérêt pour les sciences, il était captivé par les langues et la littérature. Vint donc le moment inévitable où il sut lire et pu se rendre compte que les histoires de Joaquìn étaient de la pure invention. Le vieillard se limita à déclarer qu’il se contentait d’enjoliver les faits pour rendre la lecture plus prenante, mais refusa de révéler son secret. Ce n’est ainsi qu’une dizaine d’années plus tard, alors que l’immense maison de livre était définitivement achevée, qu’il se rendit compte par lui même que son père adoptif était analphabète.

Loin de lui faire remarquer son manque, Manuel déclara alors qu’il souhaitait réentendre les histoires fantasques qui avaient enchanté son enfance pour mieux les retenir et pouvoir un jour les raconter à ses propres enfants. Le vieux s’exécuta, trop content qu’il était de pouvoir partager de tels moments même avec un adolescent. Malheureusement, le temps faisant son œuvre, Joaquìn vit son monde rapetisser de jour en jour et finit par ne plus pouvoir bouger de son lit tandis que Manuel devenu adulte du partir à la capitale pour finir ses études.

Rappelé en urgence par une gouvernante chargée depuis de veiller sur le triste vieillard, Manuel s’enquerra auprès d’un docteur de l’état de santé délétère de son père puis vint à son chevet. Celui-ci mourant peinait à articuler la moindre phrase audible et s’enfermait donc dans un silence dépressif profond. De fait, toute la Maison de Livre synonyme de souvenirs merveilleux était désormais baignée d’une oppressante atmosphère de mort et de tristesse quand soudain le téléphone retentit. Manuel fit alors un franc sourire à son père qui l’observait, en même temps qu’il raccrochait. Il lui dit de garder le moral et qu’il reviendrait vite puis se précipita dans sa voiture devant le regard dépité de Joaquìn et de sa gouvernante. Il revint 3 jours plus tard alors même que Joaquìn agonisait, et que la fin se faisait sentir. Manuel fit sortir docteur et gouvernante pour être seul avec l’homme à qui il devait tout. Il embrassa tendrement le front de son père et lui posa un lourd paquet sur la poitrine. Intrigué malgré la fièvre et la douleur, le vieillard arracha le papier qui recouvrait le présent et constata le contenu : un livre. Pour faire taire la moue d’incompréhension qui ornait le visage de son père, Manuel montra alors du doigt le nom de l’auteur qui était inscrit en belles lettres gothiques sur la couverture. Joaquìn reconnut alors les seuls ensembles de lettres qu’il parvenait à retranscrire en mots : son propre nom. Manuel lui lut alors le titre du livre : « le Co-Lecteur, encyclopédie anarchique de littérature fantasmée ». Le vieil homme saisit alors l’épais volume contre son cœur et lâcha pour la première fois une larme… une larme de joie qui fut son dernier acte.

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4 Commentaires

  1. L’histoire est jolie
    J’aime bien, la fin est très chouette.
    si je pouvais me permettre, je te dirais de faire attention à la concordance des temps, en effet ton récit saute du présent au passé.
    Je le mets en ligne sur le cri du Cagou ce lundi vers 9h00 du matin.
    Je me suis permis de corriger une phrase : Avec le temps, ces livres n’étaient plus à ces yeux de simple faire-valoir, mais plutôt des compagnons fidèles auxquels ils étaient viscéralement attachés. je pense que le « il » que tu as mis au pluriel est Joaquin. J’ai mis la fin de la phrase au singulier. Tu en penses quoi ?

    1. J’en pense que malgré mon gout pour l’écriture, l’orthographe est LE problème de toute ma génération et que donc je suis toujours preneur pour une bonne correction… d’orthographe. 😉
      Aussi, si tu as le courage de jouer les correcteurs sur l’ensemble du texte, n’hésite pas à m’envoyer le résultat par mail. Je me ferais alors une joie de reprendre tout mon texte par copier-coller sur mon blog.

      1. Je n’excelle pas en orthographe, et pour moi les lacunes du textes sont plus à chercher du côté de la concordance des temps.
        Ton histoire est cependant vraiment très chouette

  2. « Le Co-Lecteur » est en ligne sur le Cri du Cagou depuis ce matin
    J’espère que ça te va
    Il y a un lien vers ton blog, bien sûr !
    Merci pour le partage

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